"Ma vie commença par l’extinction. C’est bizarre mais c’est ainsi.
Dès la première minute où j’ai eu conscience de moi, je sentis que je m’éteignais."
Ivan Goutcharov, Oblomov, 1859
" La mort, quel déshonneur ! Devenir soudain objet."
Emil Michel Cioran
" Je me construis un monde où je pourrais mourir en paix."
Tania Mouraud
STILL DEAD
Tout se prête, dans la peinture de Noël Varoqui, aux plis ; qu’il s’agisse de couvertures, de lits, draps, oreillers, vêtements, voire de viandes, de visages ou de chiens, les bourrelets de tissus ou de peau prolifèrent d’une toile à l’autre, emplissant plus ou moins l’espace de la toile, dans des couleurs issues d’une palette ramassée entre le brun, le gris et le blanc.
Ces plis nous apparaissent comme un principe de variations sur l’art de cerner un sujet. Ils figurent comme le cadre autour du sujet, qui finissent par devenir le sujet même de la peinture.
Classique, tel serait l’adjectif qui qualifierait d’emblée les thèmes de la peinture de Varoqui : natures mortes, lits, autoportraits, animaux. Mais chaque fois, ces thèmes viennent jouer avec la mort. Loin des personnages « absorbés » dans les tableaux de sommeil chers à Michael Fried, les dormeurs de Noël Varoqui évoquent des gisants. Les sièges de ses tableaux sont vides, recouverts d’un drap qui fait figure de linceul. Quant aux animaux, s’ils ne sont pas écrasés au bord d’une route, ils trônent comme un trophée empaillé sur un lit débordant de plis ou comme autant de faces sanglantes débitées en morceaux de boucherie. La langue anglaise voit encore l’affleurement de la vie dans la Still Life, là où la langue française, au contraire, regrette que la nature soit soustraite à son cadre organique dans ce qu’elle nomme « nature morte ». Il semble que Varoqui aime exécuter ses sujets par deux fois en choisissant de les peindre morts ou mal en point. Il exécute une peinture à partir d’un sujet déjà exécuté. Même lorsque le corps est présent, dans la série des dormeurs par exemple, il demeure introuvable sous les amas de draps et d’oreillers. Le corps est encore absent du grand tableau de ce fauteuil recouvert d’un drap (Nous n’userons plus, 2010), alors même que nous voyons un bras par transparence et un pied. Dans une série plus expérimentale, l’envers du corps nous est donné à sentir dans ces toiles où le peintre cherche la forme de son crâne sous sa peau tout en peignant. Cette pensée de la forme absente, de la trace et de la difficulté à faire passer dans le visuel ce qui se touche, n’est-elle pas à l’origine de la peinture ? La fille du potier Butadès de Sicyone détoure sur un mur l’ombre de son fiancé avant qu’il ne reparte à la guerre ; en traçant un cerne dans la nuit pour retenir la forme de son corps présent, elle inscrit à jamais l’idée que la peinture n’avait de thème qu’en creux, toujours prêt à vider les lieux et à exhiber l’absence.
Pour rendre tangible pareille absence, l’on peut user de la déploration, mais ce n’est pas la voie retenue par Varoqui. Il affleure dans toutes ses peintures un certain humour, noir ou d’écolier, qui s’exprime dans les défigurations occasionnées par les plis et dans certains autoportraits. La masse de tissus bourrelés qui se retrouve sur les traits de l’artiste ne ménage en rien une belle image du moi. Affublé d’un bonnet d’âne, d’un collier anti-démangeaison ou d’un cocard déformant, le peintre témoigne des méandres de sa pensée, des difficultés à étaler un sujet dans une histoire jusqu’au plaisir à faire déborder son sujet par des plis envahissants. La très grande sincérité qui se dégage du travail de Noël Varoqui tient peut-être à la position d’équilibriste qu’il occupe si fragilement entre humour et gravité, face à la puissante présence de la mort.
Céline Flécheux
Agrégée et docteur en philosophie,
Maître de conférences en esthétique
à l’Université Paris VII - Denis Diderot
Sep11
mai2012
Qu’il est agréable de se perdre dans les plis.
Motif aux formes non-définies, il se décline à l’infini de par la richesse de ses variations. Constitutif de toutes choses, il est le moyen de figurer le corps. Son aspect charnel met en relief la précarité, le caractère fini inhérent à la condition humaine. Instable, éphémère et délicat, le pli incarne la caducité des choses, le temps qui s’écoule, le corps qui se meurt sans fin.
Dans l’espace pictural, le drapé, le nébuleux, le reflet, le métallique, l’obscur, le végétal donnent du volume à la surface de la toile, une vie.
Tous ces motifs se développent dans un apparent désordre qui structure et déséquilibre la composition. Toujours, ils apparaissent dans leur frontalité au sein d’un espace anonyme, intemporel ; enveloppés dans une lumière à contrejour, un clair-obscur, un contraste entre lavis transparents et pâtés nets écrasants. C’est par de subtiles variations de gris colorés toujours obtenues dans une palette réduite à quelques pigments - terre d’ombre naturelle, outremer, ocre jaune - et du blanc, que les figures isolées, figées ou au contraire révélées, s’expriment dans le fade, et ce, parfois, jusqu’à l’effacement.
Dans ces amas de creux et de bosses, où l’extérieur se confond avec l’intérieur. Le pli exhibe ce que l’on ne voit pas, l’en de sous des choses est dévoilé. L’intériorité du sujet est mis à mal.
Par la représentation d’objets qui me sont proches, se dégage la volonté de rendre visible le banal. Extraits du quotidien, tous sont emprunts d’une certaine simplicité, futilité et gravité. Placés à vue, il me faut toujours me confronter à eux pour les faire passer dans l’espace pictural. Lors de ce travail d’observation, un processus d’identification s’opère.
Aussi, grâce à la diversité des modèles choisis, mes humeurs sont diversement transfigurées sur la toile. Ainsi, les méandres de l’âme, en proie à la mélancolie, se retranscrivent dans les variations du pli.
La peinture, un sacerdoce, qui à travers ma pratique, est devenue une forme d’ascèse.
